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Après un été particulièrement clément sur le plan des orages et plus généralement de la météo en haute montagne, voilà qu’un front froid et pluvieux (voire neigeux !) nous est promis par MétéoFrance pour ce dernier week-end d’août. Au menu des prévisionnistes, de la pluie et de la neige pour le samedi, du soleil et du vent froid en rafale le dimanche. A charge pour nous de nous dépatouiller avec ça pour faire un beau sommet…et c’est ce que nous avons fait!

 

La thématique et le massif étaient d’ores et déjà définis : direction les Ecrins pour une ascension en rocher ! Pour ce qui est du sommet et de la voie, place au brainstorming. De beaux itinéraires sont abandonnés car hauts en altitude et/ou orientés Ouest : à n’en pas douter, il va faire frais ! Le téléphérique de La Grave nous donne potentiellement accès à pas mal de choses, mais avec le vent fort annoncé pour dimanche mieux vaut ne pas compter dessus au risque d’une sévère déconvenue pédestre au retour. Entretemps, la météo en montagne a changé, puis re-changé, puis re-re-changé…la semaine d’un encadrant s’apparente parfois à un véritable casse-tête chinois !

En fin de semaine les bases sont enfin posées : comme envisagé dans le programme initial nous monterons au refuge du Châtelleret. Toutefois, compte tenu de la météo, j’ai ressorti des cartons un itinéraire peu difficile parcouru par des copains initiateurs de mon ancien CAF il y a 7 ans déjà: l’ascension du Pic Gény par l’Arête Est intégrale. C’est une arête réputée pour son superbe rocher, offrant un ensoleillement garanti compte tenu de son exposition Est, avec l’intérêt non négligeable d’être réalisée en traversée en basculant depuis le sommet dans une autre vallée, et le tout sans téléphérique s’il vous plaît ! Si les difficultés sont modestes (Difficulté globale PD+, cotation rocher 3c), c’est un itinéraire homogène dont l’intérêt est à la fois la belle arête à la montée depuis le vallon des Etançons mais également la descente très alpine en rocher raide et délité débouchant dans le cirque du Soreiller. Pour cette sortie dont l’itinéraire final n’a pu être déterminé qu’au dernier moment, nous pouvons compter sur les sur-motivés Romain et Alix ainsi que Matthieu qui s’est joint à l’équipe pour former ainsi deux cordées hyper efficaces. A ce titre, je ne saurai que trop inviter les gens à pratiquer l’escalade et la montagne régulièrement et si possible avec le club, car il est assez délicat de prendre des inscriptions de gens que l’on n’a jamais croisé ou qui n’ont pas fait de montagne de l’été, a fortiori quand la météo annoncée est un peu compliquée.

Comme toujours, le but du jeu est d’optimiser le plaisir au maximum alors on ne fait pas les choses à moitié ! Départ d’Annecy ? samedi à 11h ! Il n’y a en effet rien à espérer de la météo pour samedi en montagne. Crampons piolet ? On laisse à la maison ! Chaussons, dégaines ? Idem ! Nous allons progresser avec des sacs légers en protégeant ici ou là avec quelques coinceurs et des sangles. C’est donc bien reposés, avec le sourire et l’irrépressible envie de fouler de nouveaux sommets que nous arrivons…sous la pluie et un ciel bouché de nuages aux couleurs gris acier. Welcome to La Bérarde ! Pour agrémenter cette atmosphère joviale, 2h30 de marche sous la pluie jusqu’au refuge dont 30 minutes sur le goudron, car il faut laisser la voiture au lieu-dit Les Etages, notre point de chute du lendemain. Bonne surprise en arrivant au refuge, les copains du CAF de Dijon, que j’avais interrogé dans la semaine, sont déjà attablés autour de quelques boissons sympathiques ! Quel plaisir de retrouver les alpinistes de mon ancien club avec qui j’ai partagé plus de 200 itinéraires et sommets à ski, en grande voie, ou en alpinisme ! Ils sont au nombre de huit, une belle équipe pour un objectif qui comme nous a été revu à la baisse : demain ils seront sur le versant d’en face pour gravir l’arête Sud du Pic Nord des Cavales par le col du clôt des Cavales. J’invite ceux qui demeurent interrogatifs à la lecture de cette phrase étrange à prendre une carte pour observer la topographie des lieux et lever ainsi leurs doutes ! Bref, nous discutons joyeusement dans le refuge car dehors le ciel ne laisse pas entrevoir la moindre éclaircie. Même la Meije reste cachée derrière d’épais nuages.

Réveil à 5h le lendemain, après un petit déjeuner tranquille, nous quittons les lieux à 5h45 pour notre fameuse arête Est du Pic Gény. Avec bonheur, nous constatons qu’aucune cordée ne vise cet objectif. Une cordée de Grenoble avec qui je discute dehors me dit « Ha le Pic Gény ! C’est vraiment très beau ! ». Bigre, sauf catastrophe, ça sent la bonne pioche. La marche d’approche sur un sentier régulier est des plus confortable, et nous laisse tout le loisir de profiter du lever de soleil sur la Meije et la Barre des Ecrins. Pour le moment MétéoFrance a tout bon et ce n’est pas inutile de le souligner. D’autant que le vent froid est également au rendez-vous ce qui ne nous incite pas à nous prélasser une fois arrivés au pied de l’arête. Nous trouvons facilement l’attaque et commençons à grimper sans tarder, avec les gants voire les couches intermédiaires pour certains. La suite est un véritable régal d’alpinisme classique, on chemine au gré des lignes de faiblesses les plus logiques sur un granite de rêve. Tiens, me revoilà transporté en vacances en Bretagne sur la côte de granite rose ! A noter qu’il est possible d’éviter un maximum de difficultés en restant à droite du fil de l’arête versant Plaret, mais entre marcher sur des vires en rocher moyen et grimper sur le fil de l’arête un rocher excellent, nous privilégions l’options plus « grimpante » et aérienne.

Le topo indiquait 1h30 à 2h30 de marche d’approche et entre 3h et 5h d’arête. Mais les comptes rendus de CamptoCamp font état de timings autrement moins flatteurs : nombre de cordées dépassent allègrement les 6 h d’ascension, certains « records » évoquent des arrivées au refuge du Soreiller entre 20h et 23h…. Autant dire que je n’avais aucune intention de jouer au jeu de « la plus longue ascension du Pic Gény ». Par prudence, nous tablons sur des horaires médians à savoir 2h d’approche et 4h de grimpe. Avec un départ vers 6h, cela doit nous amener vers midi au sommet. C’était sans compter sur le très bon niveau du groupe qui répond présent au rythme imprimé tout au long de l’approche et de l’ascension. Quelques courtes pauses, efficacité dans les manips et un maximum d’escalade en corde tendue, et nous voilà à 10h45 au sommet sans nous presser ! Tout le monde est en forme, ce qui nous a permis d’avaler ce beau parcours d’arête de 600m de dénivelé, auxquels il convient d’ajouter les 800m de dénivelés de l’approche. La perspective d’une interminable journée de galère, lot commun de nombreux alpinistes, semble pour nous s’éloigner.

Nous profitons alors de l’ambiance exceptionnelle et apaisante à la faveur d’une longue pause au sommet, à cheval entre les deux vallées glaciaires des Etançons et du Soreiller. Aucune autre cordée ni signe de présence humaine en vue, nous sommes tous les quatre juchés sur notre sommet pour savourer ensemble ce super moment passé en montagne. L’ambiance dans le groupe est toujours au beau fixe, à l’image de la météo qui nous permet de profiter d’un panorama à 360° sur les sommets de l’Oisan : La Barre des Ecrins, la Meije, Le Râteau, la Grande Ruine, les Ailefroides, les Bans… pour ne citer que quelques-uns des prestigieux gardiens des lieux qui se dressent autour de nous.

Mais voilà que vient l’heure de la descente et comme le rappelle justement Matthieu, « c’est une deuxième course qui commence » ! Car le beau granite rouge-orangé de la montée est vite oublié quand on regarde les piles d’assiettes couleur rouille entassées au-dessus d’immenses barres rocheuses. Le côté obscur de l’Oisan en quelque sorte ! Le Pic Gény a ceci d’intéressant qu’il offre une course complète et nul doute que ce qui nous attend n’a rien d’une paisible descente en téléphérique ! Couloirs raides, vires étroites, désescalade prudente sur du mauvais rocher, navigation à vue en permanence au-dessus des barres rocheuses, voilà ce qui égrène notre descente et constitue un excellent apprentissage pour Romain et Alix qui conservent malgré tout leur bonne humeur et leur enthousiasme. Les névés d’arrivés se trouvent plusieurs centaines de mètres sous nos pieds, la zipette d’inattention est donc à proscrire. En corde tendue à 3m, les deux cordées collées au plus près pour ne pas nous envoyer de cailloux mutuellement, on vit pleinement le côté « sport d’équipe » de l’alpinisme. Si le terme « d’esprit de cordée » est aujourd’hui galvaudé, le caractère collectif de chaque ascension et de chaque redescente a quelque chose d’indicible et de puissant, et l’on peut ressentir le plaisir et le soulagement qui parcours chacun une fois que le dernier membre de la dernière cordée pose enfin le pied sur le plancher des vaches. La descente est souvent un révélateur du niveau des cordées, et il n’est pas rare d’exploser les horaires. La fatigue de l’ascension, le stress de la chute et le manque d’aisance en terrain à chamois constituent un véritable défi pour des alpinistes peu expérimentés ou à l’inverse trop confiants. Nous en terminons avec la désescalade après 2h de descente sans encombre, contrat brillamment rempli pour Alix et Romain !

S’ensuit un cheminement à vue dans un pierrier débonnaire en direction du refuge du Soreiller, auquel nous décidons de faire une halte pour la traditionnelle bière de l’amitié : pourquoi aller la boire tout en bas quand on peut le faire en terrasse au soleil au pied de l’imposante aiguille Dibona ? Les difficultés sont désormais derrière nous mais la voiture est encore loin. Elle est précisément 1100m plus bas, garée sagement aux Etages. Il nous faut donc à présent descendre ce long vallon encaissé mais que je sais être fort joli pour y être monté il y a quelques années. C’est à la fois comblés et fatigués que nous atteignons le parking et la voiture vers 17h, soit douze heures après le saut du lit. Une longue et bien belle journée de montagne.

Conseils du jour :

L’arête Est du Pic Gény est un excellent test de sa capacité ou non à tenir les horaires. Il est très facile d’économiser du temps… ou à l’inverse d’en perdre ! La stratégie retenue est celle d’une progression à corde tendue en encordement long (30m) afin de profiter des nombreux blocs solides qui parsèment le fil de l’arête. Quelques passages opposent une escalade un peu moins évidente et/ou au rocher douteux, il faut donc rester méfiant et prendre le temps de protéger correctement malgré tout.

L’étude minutieuse de l’approche, de l’attaque, et de l’itinéraire ne sont pas cruciales sur cette ascension. En revanche, il est impératif de potasser la descente en s’aidant des nombreux comptes rendus disponibles en ligne sous peine d’exploser l’horaire à la descente voire de se mettre en danger. En utilisant toutes les informations disponibles, le cheminement est relativement évident et se vit bien malgré la mauvaise qualité du rocher et l’exposition quasi-permanente.

La traversée nous a pris grosso modo 11h tout compris du refuge du Châtelleret au parking des Etages à 4 avec des sacs légers (départ vers 5h45 – arrivée à 17h). Mieux vaut donc ne pas trainer même si cela inclus une pause de trois quarts d'heure au Soreiller. Si la météo le permet, il est cependant possible de supprimer le temps d’approche grâce aux excellents emplacements de bivouac tout près du départ de l’arête. Beaucoup de cordées s’arrêtent également pour une seconde nuit au refuge du Soreiller, ce qui peut donner l’occasion de coupler avec une voie d’escalade sur l’Aiguille Dibona.

L'approche se fait sous un temps pluvieux et gris, heureusement égayée par des rencontres insolites

Approche

 

Lever de Soleil sur les Ecrin, de la Meije Orientale à la Grande Ruine. A droite, la Barre des Ecrins nous fait de l'oeil

Lever de soleil

 

Tout au long de l'ascension, le rocher est exceptionnel pour des cotations débonnaires

rocher

 

Le beau parcours d'arête se développe sur 600m de dénivelé

arete

 

La Meije nous accompagne toute la matinée, pour le plus grand plaisir des ascensionnistes du jour

summit

 

Le descente, c'est par là ! Rejoindre les névés 500m plus bas n'est pas une mince affaire... on est content quand ça se termine !

descente

 

Départ du refuge du Soreiller, derniers regards vers la belle aiguille Dibona

Dibona

 

Un beau vallon ombragé nous ramène en douceur à la civilisation

vallon

 

De bonne humeur jusqu'au bout !

finish